Le 11 juin 1940, quelques jours avant la prise de Paris par le IIIe Reich et onze jours avant la défaite de l’Armée française, le croiseur léger Emile Bertin quitte le port de Brest, direction Fort de France, en Martinique, avec à son bord 286 tonnes d’or, une partie de l’or de la France, sous la protection de l’Amiral Robert, commandant en chef de l’Atlantique Ouest et haut-commissaire de France aux Antilles.

Le Fort-de-France, autrefois Fort-Royal, imposante fortification côtière, construite deux siècles plus tôt, sous le régime Monarchique, pour disputer définitivement l’ancienne colonie française à la marine anglaise, est devenu le siège de l’importante garnison française sous le commandement de l’Amiral Robert.

Celui-ci refusera l’armistice votée par le parlement français, dans Paris occupée; il contestera la légitimité du régime vichyste et fera voter la continuation des combats aux côtés des alliés, et  homologues britanniques positionnés aux Bermudes.

La première conséquence pour les populations martiniquaises et guadeloupéennes sera la rupture des importations venant de la métropole, entraînant pénuries de biens de première nécessité, comme la farine, la viande salée, le savon, les tissus, et autres produits manufacturés.

Le modèle économique bilatéral des Antilles Françaises dérivé de la colonisation est malmené. Celui-ci étant tourné principalement sur l’exportation de produits agricoles et dérivés ( bananes, ananas, café, vanille, coton, tabac et principalement rhum et sucre) en échange de biens de première nécessité et produits industriels venus des usines métropolitaines.

Les produits qui font défaut sont remplacés tant bien que mal par des productions locales.

On coupe l’essence avec du rhum pour alimenter les voitures. On produit un savon local à base d’huile végétale de coco et de soude issue des palétuviers des mangroves. Des ficelles, cordages et paniers avec de la fibre de Sisal. Le bois local taillé et sculpté remplace autant que possible le métal au quotidien.

On négocie des échanges commerciaux avec les grandes compagnies américaines.

Mais en avril 1943, suite à un accord entre Washington et Vichy, les États-Unis suspendent à leur tour les ravitaillements des Antilles Françaises, augmentant les pénuries.

Malgré le rationnement imposé par Robert, les cultures alimentaires locales ne parviennent pas à apaiser la faim de la population. Sorin, gouverneur de la Guadeloupe, et l’Amiral Robert, gouverneur de Martinique, prennent plusieurs arrêtés comme celui interdisant l’abattage des arbres fruitiers et inciteront la population à renouer avec une ancienne tradition, le jardin créole.

Si le jardin créole s’est fait connaître et s’est développé particulièrement à cette période, par nécessité. Son origine remonte à une époque plus sombre encore, lorsque les esclaves devaient cultiver leur petit lopin de terre, à proximité de leur case, pour se nourrir avant de partir aux champs du Maître, le samedi libre et le dimanche, après la messe. Parfois seul moyen de gagner également quelques sous en vendant une partie leurs maigres récoltes au marché.

Les marrons, anciens esclaves fugitifs, vivant cachés dans les denses forêts tropicales du centre de l’île, et les esclaves affranchis et installés sur des lopins de terre minuscules, ont apporté un fort héritage au jardin créole, s’inspirant des ichàlis ou moanna les cultures vivrières agro-forestières traditionnelles des natifs amérindiens Arawaks, Caraïbes et Kalinagos, qui se nourrissaient principalement de manioc et de diverses plantes locales dont ils connaissaient tous les secrets et vertus, comme l’Ayapana.

« Nous cultivâmes ce que les békés appellent plantes secondes, et nous-mêmes plantes-manger. Aux abords des plantes-manger, il y avait les plantes-médecines, et, celles qui fascinent la chance et désarment les zombis. Le tout bien emmêlé n’épuise jamais la terre. C’est ça le jardin créole. »

Texaco – Patrick Chamoiseau

 

 

 

 

 

Le jardin créole est aménagé à la main, et avec des outils rudimentaires. Il s’adapte à la topologie (la plupart des terrains des îles sont en pente) et des petits canaux sont creusés pour dévier et contrôler les eaux de pluies, lors des fortes averses tropicales de la saison des pluies.

L’espace est exploité en fonction de l’orientation du terrain au soleil et organisé autour de l’habitation. Dans cet espace, on trouve plusieurs cercles de cultures qui ont chacun leur usage.

Au centre du cercle, le potager, il est la raison première du Bokaï, le jardin autour de la maison.

Un espace bien délimité et cloisonné par des planches et bordures en bois tressés (protégés ainsi des animaux et du vent qui assèche la terre) où poussent les plantes basses et les cinq  tubercules qui sont la base de l’alimentation créole.
On y trouve le chou-chine, aussi appelé dachine, madère, ou taro. Une racine tuberculeuse farineuse très appréciée et dont les feuilles se cuisinent également, comme des épinards.

L’igname, qui est un peu la pomme-de-terre créole, une racine sèche et farineuse avec un petit goût de châtaigne.

Le manioc qui va souvent remplacer la farine de blé pendant et après la guerre.

La christophine, ou chayote, tubercule à chair molle, légèrement sucrée, préparée en purée ou en soupe pour sa texture crémeuse. Le giraumon, une variété antillaise du potiron, à la chair dure et sucrée.

Et la patate douce, qui, comme l’igname est très sucrée avec un petit goût de châtaigne elle aussi. Tous ces tubercules sont un apport important en amidon, mais pauvres en protéines et lipides qui seront compensés par des plantes du verger, comme l’avocat, des oeufs du poulailler, et le traditionnel poisson du vendredi.

On y trouve aussi des plantes plus connues, comme le melon, concombre, maïs, pois rouge et tomate. Les variétés sont toujours plantées par associations et de façon à éviter aux plus grandes et plus volumineuses de faire de l’ombre aux plantes basses qui nécessitent un fort ensoleillement, tout en protégeant du soleil celles qui préfèrent ombrage et humidité.

Depuis une trentaine d’années, les chercheurs de l’INRA étudient ces associations végétales qui apportent des rendements souvent supérieurs à ceux des cultures d’une seule espèce et permettent de les protéger naturellement des maladies et des parasites.
Quel que soit le type d’association, simple ou complexe, la mise en place des plants est déterminée par la lunaison, et les saisons : le carême (la saison sèche) et hivernage (saison des pluies). Ce décalage temporel des semis et plantations et des variétés permet également de limiter à la fois l’impact des intempéries et des maladies et garantit un rendement permanent échelonné.

En guise de paillage naturel, le potager est recouvert de fatras, des feuilles de pois doux en décomposition qui vont enrichir le sol en azote tout en protégeant la terre de l’érosion et de l’évaporation. Un sol exposé au soleil s’assèche rapidement, particulièrement durant le carême. Et s’il est trop chaud, cela paralyse l’activité microbienne, ralentit la croissance des plantes. Le fatras retient l’humidité, réduit cette évaporation et diminue la température du sol.

Il protège également les sols des fortes pluies tropicales, qui tassent le labour, asphyxient les racines et les micro-organismes, et lessivent les amendements calciques et organiques.

Autre méthode, même objectif, on dispose souvent autour des plantes du potager des petits plants d’arachide, qui forment un tapis tendre et continu qui va également protéger le sol et l’enrichir en azote. En plus de permettre de faire du beurre d’arachide, pour la cuisine et pour des usages cosmétiques.

 

Second cercle de culture, autour du potager, c’est le petit verger avec de nombreux arbres fruitiers. Comme on recherche surtout la diversité, on trouve en général qu’un arbre ou deux de chaque espèce. Ainsi chaque fruitier donnera des fruits à son rythme. Et l’ensemble garantit des fruits variés tout au long de l’année.

On y cultive du citron vert, des goyaves, des avocats, des abricot-pays, des papayes, des figues, des cerises acérola, des corossols, des pommes cannelles, les délicieuses quenelles et les inévitables bananiers.

A savoir qu’on cultive deux variétés de bananiers. La banane-dessert, variété sucrée originaire d’Asie et importée par les colons pour sa culture intensive et la banane-légume ou banane-plantain, d’origine africaine, peu sucrée et farineuse, cuisinée en purée ou en friture comme les pommes de terre.

Enfin, de nombreuses plantes et arbres à épices viennent compléter la richesse de ce jardin créole. Piments et ail, que l’on trouve dans tous les plats créoles, citronnelle, curcuma, poivres, coriandre, gingembre, clous de girofles, anis étoilée, cannelle, muscade, thym, laurier, moutarde, vanille… De nombreuses épices dont la plupart viennent d’Asie ont élu domicile dans le jardin et la cuisine créole d’aujourd’hui. Des épices importées lorsqu’après l’abolition de l’esclavage, les grands propriétaires terriens ont fait venir une main d’œuvre moins coûteuse et plus docile venant d’Inde et d’Asie pour s’occuper des plantations coloniales.

Au plus près de la maison, les grands fruitiers sont choisis pour faire de l’ombre et de la fraîcheur et éloignés des autres fruitiers parce qu’ils sont trop envahissants pour les autres fruitiers du verger.

Parfois l’immense tamarinier protège l’habitation de ses vingt mètres de feuillage en couronne.
De son fruit, le tamarin, on fait des sirops et confitures.

Mais c’est surtout le manguier et l’arbre à pain les deux pièces maîtresses du jardin créole qu’on retrouve systématiquement près de la case.

Le manguier peut atteindre trente mètres et vivre plus de cent ans. Ses racines profondes et puissantes vont stabiliser le sol près de la maison et assurer sa protection contre les éléments.
Sans lui, un cyclone ou un glissement de terrain auront vite fait d’emporter la fragile case en bois.

L’arbre à pain est aussi grand mais moins volumineux, au bout de ses grandes feuilles éparses le fruit à pain est un légume farineux, avec peu de goût, mais très apprécié avec les ragoûts et sauces épicées dont il se gorge comme une éponge quand on les y fait bouillir.

La maîtresse de maison apprécie de décorer les alentours de la case avec des plantes décoratives et des fleurs tropicales aux couleurs vives et chatoyantes et des arbres colorés comme le bougainvillier ou le magnifique flamboyant qui rougit avec l’arrivée des festivités de Noël.

En troisième cercle, après le potager et le verger, et au plus près de la maison et de la cuisine, on trouve les plantes-médicine.
On y retrouve le plus souvent l’Atoumo, la brisée, le gros thym, le thé pays, zeb mouton, zeb mal-tête, le basilic, fleurit-noël, etc… Ce sont les femmes qui connaissent les simples, les cultivent et savent en faire des remèdes.

En dernier cercle, on trouve les plantes qui sont aussi cultivées pour des raisons mystiques et religieuses. Ail, gros thym, Acerola et bois bandé, pois d’angol et groton font partie d’une liste de plantes protectrices aussi riche que le folklore créole et ses croyances. Certaines plantes apportent la chance et le bonheur, d’autres éloignent les mauvais esprits, les zombis, dorlis, soucougnan et autres créatures du diable et découragent les personnes mal intentionnées. Dans ce but, des objets protecteurs sont également disposés aux abords du jardin, comme des conques de lambis, talismans, croix de bois, motifs en pierres ou coquillages, bouteilles d’eau bénite et de macérâts aux vertus mystiques qui balisent discrètement les abords du jardin et de la maison.

Enfin, aux limites du jardin, des arbustes et haies coupent le vent et délimitent le terrain.

Souvent, au fond du jardin, au plus loin de la maison, pour éviter le bruit et les odeurs, se trouve soit un petit poulailler soit un enclos à cochons. Les animaux sont nourris avec les restes des repas et le surplus de fruits et légumes du verger et du potager.


Le jardin créole, agriculture de subsistance basée sur la variété des plantes sur un espace limité s’oppose totalement aux immenses monocultures intensives des grands propriétaires coloniaux et se présente en exemple parfait de permaculture traditionnelle héritée du savoir et des croyances de nos ancêtres de diverses origines.

Après avoir été longtemps écarté par l’apport des techniques modernes de l’agriculture conventionnelle, le jardin créole est redécouvert de nos jours avec la popularité de la permaculture, et de la micro-agriculture biointensive qui recherchent des solutions pour produire beaucoup dans des espaces contraints. Une nouvelle agriculture qui se veut auto-fertile et autonome. Au-delà de ces nouvelles perspectives, le jardin créole fait partie intégrante du riche patrimoine historique, social et culturel des Antilles.

 

A lire pour en savoir plus :
https://www.persee.fr/docAsPDF/jatba_0183-5173_1999_num_41_2_3719.pdf
Jardin créole de Lucien Degras. Édition Jasor • 46, rue Schœlcher 97110 Pointe-à-Pitre • 2005 • ISBN 2-912594-50-2. 37 €.

 

Christophe pour les Humus Pays d’Oc, réseau de permaculture de l’Hérault

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